Dans le théâtre souvent feutré de la politique française, rares sont les acteurs qui osent briser le quatrième mur avec autant de fracas que Rachida Dati. Figure incontournable de la droite, désormais ministre de la Culture, l’ancienne Garde des Sceaux a toujours cultivé une liberté de ton qui détonne et qui fascine. Mais lorsque cette franchise légendaire s’attaque à la figure tutélaire du Président de la République, Emmanuel Macron, et à son épouse Brigitte, l’onde de choc est immédiate.

Loin des éléments de langage et de la langue de bois habituelle, Rachida Dati livre un portrait au vitriol de l’actuel locataire de l’Élysée, dessinant les contours d’une personnalité bien plus complexe et, selon elle, bien moins bienveillante que ne le laisse paraître son image publique.
C’est une vérité crue, balancée sans filtre, qui résonne comme un avertissement. “C’est pas un gentil mec”. Par cette phrase lapidaire, Rachida Dati s’attaque directement au capital sympathie d’Emmanuel Macron. Pour comprendre la genèse de ce jugement sévère, il faut remonter le temps. Rachida Dati ne parle pas d’un homme qu’elle aurait découvert une fois entré dans la lumière présidentielle. Non, elle rappelle l’avoir côtoyé bien avant, dans les cercles d’influence parisiens, à une époque où le futur président n’était encore qu’un haut fonctionnaire brillant ou un jeune ministre aux dents longues.
Elle évoque notamment leur connexion via un ami commun, Jean-Pierre Jouyet, figure centrale de l’establishment politico-financier. “Ça m’est arrivé de le rencontrer, de le croiser plusieurs fois en dînant chez Jean-Pierre Jouyet ou ensuite lorsqu’il est devenu ministre de l’économie”, confie-t-elle. Ces rencontres privées, loin des caméras, lui ont permis d’observer l’homme derrière le masque politique. Et son verdict est sans appel. Aux journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme, elle décrivait déjà en 2019 un homme issu d’un système privilégié : “C’est un gosse de riche qui a tout réussi, qui a le bon réseau, qui connaît parfaitement l’administration”.
En le qualifiant de “gosse de riche”, Rachida Dati ne pointe pas seulement une origine sociale, mais une attitude. Elle dépeint un homme à qui tout a souri, déconnecté peut-être des réalités rugueuses que d’autres ont dû affronter. “Faut pas être dupe”, insiste-t-elle, comme pour déchirer le voile d’une communication présidentielle trop lisse. Pour elle, la maîtrise parfaite des rouages de l’État et des réseaux d’influence par Emmanuel Macron ne doit pas être confondue avec une quelconque empathie naturelle. C’est le portrait d’un tacticien froid, d’un exécutant brillant mais potentiellement dénué de cette chaleur humaine qu’on prête parfois aux “gentils”.
Si la critique envers le Président est acerbe, celle visant le couple qu’il forme avec Brigitte Macron est peut-être encore plus insidieuse, car elle touche à l’intime. Rachida Dati, dans une analyse d’un cynisme politique redoutable, n’hésite pas à interpréter la différence d’âge du couple présidentiel sous un angle utilitariste. “Sa femme qui a 20 ans de plus que lui, à la limite, il va s’en servir comme d’un argument marketing”.
Cette déclaration est d’une violence symbolique inouïe. Elle réduit une histoire d’amour atypique, souvent présentée comme une preuve de liberté et de modernité, à une simple stratégie de communication. En suggérant qu’Emmanuel Macron “se sert” de son épouse pour façonner son image, Dati lui dénie une part de sincérité affective pour ne voir en lui que le calculateur politique. C’est une attaque qui vise à déshumaniser le Président, à le présenter comme un être capable de tout instrumentaliser, même ses sentiments, pour conquérir et conserver le pouvoir.

Pourtant, et c’est là tout le paradoxe fascinant du personnage Rachida Dati, cette virulence cohabite avec une forme de respect affiché, presque solennel, pour Brigitte Macron. Comme si la femme politique dissociait l’homme de l’épouse, ou la stratégie du couple de la personne de la Première Dame. Dans son ouvrage La confiscation du pouvoir, Dati change radicalement de registre lorsqu’elle évoque l’ancienne professeure de français.
“J’ai de l’estime pour Brigitte Macron”, écrit-elle. Loin du “marketing”, elle loue ici la résilience et la dignité d’une femme exposée à la vindicte populaire. Rachida Dati, elle-même habituée aux critiques et aux jugements sur sa vie privée, semble trouver en Brigitte Macron une sorte de sœur d’armes face à l’adversité. “Pour avoir subi le feu des critiques, l’amertume des jugements, les soupçons… j’ai conscience de la bravoure qu’il faut pour faire face à la pression de la doxa”.
Elle décrit une Première Dame qui “avec élégance et fermeté, ne fléchit pas”. Dati salue la capacité de Brigitte Macron à “instiller un peu d’humanité dans le pouvoir”, reconnaissant implicitement que cette humanité manque peut-être au Président lui-même. Elle loue une femme qui “a toujours assumé ses choix et n’a jamais cédé à la facilité ou au conformisme”.
Ce double discours — Macron le “méchant” calculateur contre Brigitte la femme courageuse et humaine — révèle peut-être moins la réalité du couple présidentiel que la vision du monde de Rachida Dati : un monde où l’on respecte la force de caractère et la capacité à “s’affranchir des règles”, tout en méprisant ceux qui semblent avoir eu la vie trop facile.
Ces révélations, mêlant anecdotes privées et analyses politiques cinglantes, confirment que Rachida Dati reste un électron libre de la politique française. En qualifiant le Président de “pas gentil” tout en intégrant son gouvernement quelques années plus tard, elle prouve que la politique est avant tout l’art de la cohabitation des contraires.
Ses propos sur le “marketing” du couple Macron resteront comme une des attaques les plus personnelles portées contre le chef de l’État, tandis que son hommage à Brigitte Macron rappelle que derrière la guerrière politique se cache une femme sensible à la “bravoure” de celles qui osent être différentes.