Dans un entretien d’une rare intensité, Michel Onfray dresse un constat sévère sur l’état actuel de la France. Le philosophe, fidèle à son style direct et polémique, évoque un pays fragilisé par l’effondrement de l’autorité, la crise de l’éducation, la montée des violences et ce qu’il considère comme des stratégies politiques visant à neutraliser certains candidats.
À ses yeux, la situation n’est pas conjoncturelle mais structurelle : la matrice idéologique issue de Mai 68 aurait conquis les institutions tout en échouant à produire une société stable et cohérente.

L’entretien s’ouvre sur un fait divers dramatique : une enseignante de 60 ans poignardée en plein cours par un élève de 14 ans. Pour Michel Onfray, cet événement ne relève pas de l’exception mais constitue le symptôme d’une rupture plus profonde. Il parle d’un effondrement des « digues » civilisationnelles, ces structures invisibles qui, selon lui, encadraient autrefois les comportements individuels. La famille, l’école et l’Église formaient un triptyque de transmission et d’autorité qui structurait l’individu dès l’enfance. Leur affaiblissement progressif aurait laissé place à un vide normatif.

Le philosophe critique particulièrement l’évolution des doctrines éducatives et psychologiques, qu’il associe à une culture de l’absence de frustration. Le passage du « maître » respecté à la figure de « l’enfant roi » aurait bouleversé l’équilibre des rapports dans la salle de classe. Selon lui, l’idée que toute contrainte serait traumatisante a conduit à délégitimer l’autorité pédagogique. Là où la crainte d’une sanction – parentale, scolaire ou judiciaire – constituait autrefois un garde-fou, régnerait désormais un sentiment d’impunité. Cette mutation, affirme-t-il, génère une insécurité croissante, tant pour les enseignants que pour les élèves eux-mêmes.

Au-delà de l’école, Michel Onfray élargit son diagnostic à la situation des forces de l’ordre. Il évoque les dizaines de milliers de refus d’obtempérer enregistrés chaque année et y voit le signe d’un affaissement général du respect de la loi. Selon lui, ces comportements traduisent moins des actes isolés qu’une transformation du rapport à l’autorité publique. Il critique la réponse pénale qu’il juge insuffisamment dissuasive, citant des exemples de sanctions qu’il estime disproportionnées par rapport à la gravité des faits.
Dans son analyse, le philosophe dénonce ce qu’il perçoit comme une inversion morale : le coupable serait présenté comme une victime sociale, tandis que la victime serait soupçonnée d’avoir provoqué la situation. Ce renversement symbolique participerait, selon lui, à la désagrégation du pacte civique. Il appelle à une réaffirmation du principe de « sûreté », rappelant qu’il figure parmi les droits fondamentaux consacrés par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Pour Onfray, la priorité devrait être la protection concrète des citoyens, condition préalable à toute liberté effective.
L’entretien aborde ensuite un sujet particulièrement sensible : les réquisitions d’inéligibilité visant Marine Le Pen. Michel Onfray y voit l’expression d’une tension profonde entre justice et démocratie. Sans se prononcer sur le fond juridique des dossiers, il estime que l’instrumentalisation du calendrier judiciaire peut donner le sentiment que le choix des électeurs est restreint par des décisions techniques. Il parle d’un risque d’« éviction du peuple démocratique » si des figures majeures sont empêchées de se présenter dans un contexte hautement politisé.
Il dénonce ce qu’il considère comme un « deux poids, deux mesures » dans le traitement médiatique et judiciaire de certains responsables politiques. Selon lui, la perception d’une asymétrie dans l’application des règles nourrit la défiance et alimente les discours de rupture. Dans une démocratie représentative, insiste-t-il, la légitimité repose sur la conviction que les règles sont identiques pour tous, indépendamment des appartenances partisanes.
Interrogé sur le positionnement idéologique des principales forces politiques, Michel Onfray développe une analyse sémantique. Il refuse certaines classifications qu’il juge caricaturales et propose d’autres catégories. À propos de Jean-Luc Mélenchon, il parle de « néobolchévisme », estimant que l’organisation interne de son mouvement serait marquée par une forte centralisation du pouvoir. Il évoque une structure où la décision reposerait essentiellement sur un leader charismatique, au détriment d’un fonctionnement pleinement délibératif.
Dans le même temps, il critique ce qu’il perçoit comme des évolutions stratégiques opportunistes, notamment sur les questions identitaires et religieuses. Selon lui, ces repositionnements traduisent moins une cohérence doctrinale qu’une adaptation tactique à des segments électoraux spécifiques. Cette lecture s’inscrit dans sa critique plus large d’un paysage politique qu’il juge dominé par la communication et la stratégie plutôt que par des visions philosophiques structurées.
Michel Onfray consacre également une part importante de son intervention à l’audiovisuel public. Il met en cause le manque de pluralisme qu’il estime observer sur certaines antennes et critique les liens entre sociétés de production privées et financements publics. À ses yeux, le mélange des genres entre intérêts économiques et missions de service public pose un problème démocratique. Il affirme par ailleurs être lui-même marginalisé dans certains médias en raison de ses positions critiques.
Au-delà des polémiques, le philosophe conclut son propos par un appel à un renouveau intellectuel. Il invite à redécouvrir des penseurs comme Pierre-Joseph Proudhon ou Jean Grenier afin de sortir, selon lui, d’un climat d’orthodoxie idéologique. Il plaide pour une véritable pluralité des idées, condition essentielle d’une démocratie vivante. La confrontation des points de vue, affirme-t-il, doit primer sur l’exclusion ou la disqualification morale.
L’entretien se présente ainsi comme un plaidoyer pour un sursaut démocratique. Michel Onfray ne se contente pas de dresser un tableau sombre ; il appelle à une réappropriation de la souveraineté populaire et à une redéfinition des priorités politiques. Pour lui, la crise actuelle ne se résoudra ni par des ajustements techniques ni par des réformes superficielles, mais par une réflexion de fond sur les principes qui structurent la société française.
Que l’on partage ou non son diagnostic, ses propos s’inscrivent dans un débat plus large sur l’autorité, la justice, la représentation et la liberté d’expression. Ils témoignent d’une inquiétude diffuse face aux transformations rapides du paysage social et politique. Dans un contexte marqué par la défiance et la polarisation, la question demeure ouverte : la France saura-t-elle renouer avec un équilibre entre pluralisme, autorité et souveraineté démocratique, ou poursuivra-t-elle une trajectoire de fragmentation accrue ?