L’Assemblée Nationale est censée être le temple sacré de la démocratie française, le lieu solennel où les représentants du peuple débattent, légifèrent et contrôlent l’action du gouvernement et des grandes puissances financières avec dignité et respect. Or, ce jeudi 26 février, le Palais Bourbon a été le théâtre d’une scène d’une brutalité verbale et d’un mépris institutionnel si profonds qu’elle marquera durablement l’histoire parlementaire de la Ve République. Nous ne parlons pas ici d’une simple passe d’armes politique ou d’un échange houleux comme on en voit souvent dans l’hémicycle.

Non, nous parlons d’intimidations dignes du crime organisé, de menaces directes proférées devant témoins, et du camouflet retentissant infligé par un oligarque à la représentation nationale. Plongez avec nous dans les abysses de cette commission d’enquête sur l’audiovisuel public, là où les masques sont tombés et où la panique semble avoir dicté des comportements inqualifiables.
Pour comprendre l’ampleur du séisme qui vient de secouer l’Assemblée, il faut d’abord en saisir les enjeux titanesques. Le député de l’Union des Droites pour la République (UDR), Charles Alloncle, opère en tant que rapporteur d’une commission d’enquête parlementaire hautement sensible consacrée à l’audiovisuel public. Une mission capitale qui consiste à lever le voile sur les dysfonctionnements, les manquements potentiels et l’utilisation des deniers publics au sein des chaînes de télévision et de radio d’État.
Mais l’enquête de Charles Alloncle a touché un nerf particulièrement à vif : les relations tentaculaires entre le service public et la société de production Mediawan.
Mediawan n’est pas une petite boîte de production indépendante. C’est un véritable mastodonte européen, une pieuvre médiatique qui produit une quantité astronomique d’émissions diffusées sur le service public. Mais ce qui rend le dossier éminemment radioactif, c’est l’identité de ses fondateurs et principaux actionnaires : le magnat des télécoms Xavier Niel et le banquier d’affaires Matthieu Pigasse. Deux figures tutélaires du capitalisme français, mais surtout, deux hommes réputés pour leur proximité troublante et historique avec Emmanuel Macron et les sphères du pouvoir actuel.
Toucher à Mediawan, c’est potentiellement toucher au grisbi de la Macronie, c’est interroger la porosité entre le pouvoir politique, les milliardaires de la presse et l’argent du contribuable. C’est dans cette atmosphère électrique, chargée de suspicions et de milliards d’euros, que la commission a ouvert ses portes ce jeudi noir.
La séance s’annonçait tendue, mais personne n’aurait pu anticiper le dérapage hallucinant qui allait se produire. Face à Charles Alloncle se trouvait Erwan Balanant, député du MoDem, une formation politique étroitement alliée au parti présidentiel. L’élu breton venait de poser une question d’apparence relativement anodine. Le principe d’une commission d’enquête est la contradiction, la recherche de la vérité par le dialogue. Mais au lieu de respecter le protocole strict et solennel inhérent à ce type d’exercice, Erwan Balanant a soudainement vrillé.
Après avoir pris la parole de manière cavalière, bafouant allègrement les règles élémentaires de bienséance de la commission, le député MoDem s’est levé de sa chaise. Alors qu’il quittait la salle, devant une demi-douzaine de témoins médusés, il s’est tourné vers le rapporteur Charles Alloncle. Le pointant du doigt avec une agressivité non dissimulée, il a lâché cette phrase qui résonne désormais comme un coup de tonnerre dans les couloirs de la République : « T’inquiète, on va te régler ».
« On va te régler ». Arrêtons-nous un instant sur la gravité sémantique d’une telle déclaration. Ce n’est pas le jargon d’un débatteur cherchant à convaincre. C’est la sémantique de la rue, l’idiome des règlements de comptes, la rhétorique de la pègre. Dans le langage courant, “régler son compte” à quelqu’un implique une volonté de nuire, de détruire professionnellement, voire physiquement, un adversaire devenu trop gênant. Que de tels mots, lourds de menaces et de sous-entendus sinistres, puissent être crachés au visage d’un député de la Nation accomplissant son devoir de contrôle, dépasse l’entendement.
C’est une tentative flagrante de subornation par la terreur.
La réaction de Charles Alloncle ne s’est pas fait attendre. Sidéré par la violence de l’attaque, le rapporteur a immédiatement pris le micro pour dénoncer publiquement cette agression verbale, prenant à témoin le président de la commission. La voix vibrante d’une colère froide et légitime, Alloncle a mis des mots sur l’inacceptable : « Ce sont des menaces, des intimidations qui sont parfaitement inacceptables dans le cadre de travaux parlementaires d’une telle commission ».
Mais le plus glaçant dans la déclaration du rapporteur de l’UDR réside dans la révélation qui a suivi. Cette sortie de route d’Erwan Balanant n’était apparemment pas un incident isolé, une saute d’humeur passagère. Charles Alloncle a courageusement dévoilé le calvaire souterrain qu’il subit depuis le début de ses investigations : « J’en ai marre depuis plusieurs semaines de ces intimidations, de ces menaces qui se font de plus en plus pressantes, qui maintenant ne sont même plus cachées dans l’enceinte de l’Assemblée Nationale. Ce sont des comportements de voyous, je le dis fermement ».
La situation est d’une gravité absolue. Un élu du peuple, chargé d’enquêter sur l’utilisation des fonds publics par des sociétés liées à des oligarques proches du pouvoir, fait l’objet de pressions constantes et de menaces directes de la part d’autres élus de la majorité.
Qu’y a-t-il de si effrayant dans les dossiers de Mediawan pour que les nerfs lâchent à ce point ? Quels secrets inavouables Charles Alloncle était-il sur le point de déterrer pour susciter une telle panique et de telles méthodes d’intimidation mafieuses ? Le président de la commission, visiblement choqué lui aussi, n’a eu d’autre choix que d’abonder dans le sens du rapporteur, qualifiant ces propos d’« intolérables » et annonçant la convocation immédiate d’une réunion du bureau de l’Assemblée pour réclamer des sanctions exemplaires.

Si l’incident Balanant constituait déjà un scandale majeur, la suite de la journée allait propulser cette commission dans une dimension encore plus surréaliste. Le programme prévoyait en effet l’audition très attendue des actionnaires principaux de Mediawan, et en premier lieu, celle du charismatique et redouté milliardaire Xavier Niel. Cette convocation était le clou du spectacle, l’occasion unique pour les parlementaires d’exiger des comptes et d’obtenir des réponses claires sur la gestion et les contrats liant la société de production au service public de l’audiovisuel.
Mais à l’heure dite, les chaises réservées aux grands patrons sont restées dramatiquement vides. Xavier Niel, l’homme qui chuchote à l’oreille des présidents, a tout simplement décidé de snober la représentation nationale. Le président de la commission, l’air grave, a dû faire un aveu d’impuissance effarant devant les caméras : malgré les tentatives répétées du secrétariat de l’Assemblée, l’entourage de monsieur Niel est resté silencieux, injoignable, se murant dans un silence qui confine au mépris le plus absolu. Aucune excuse, aucune justification sur « la réalité et la nature de cet empêchement ».
Cette chaise vide est un symbole dévastateur. Elle envoie un message clair et terrifiant au peuple français : il existerait dans ce pays une caste d’intouchables, des oligarques dont la fortune et les réseaux d’influence les placeraient au-dessus des lois, au-dessus des institutions de la République, et au-dessus des députés élus par les citoyens. Quand un simple citoyen refuse de répondre à une convocation légale, la machine judiciaire s’abat sur lui avec une sévérité implacable.
Mais quand il s’agit d’un milliardaire dont la société brasse des millions d’euros d’argent public, la convocation parlementaire semble être traitée avec la même désinvolture qu’une vulgaire invitation mondaine déclinée à la dernière minute.
Face à ce bras d’honneur institutionnel, le président de la commission a dû se résoudre à annuler l’audition, un revers cuisant pour l’autorité du Parlement. Cependant, piqué au vif par cette humiliation publique, il a prononcé un avertissement qui donne la mesure de la crise qui se dessine : « Si besoin est, je demanderai à un huissier ou à un agent de la force publique que vous puissiez venir déférer devant notre commission ».
L’idée même que l’Assemblée Nationale doive menacer d’envoyer la police chez Xavier Niel pour le forcer à venir s’expliquer témoigne du degré de putréfaction des relations entre les puissances d’argent et le pouvoir de contrôle démocratique. C’est une escalade sans précédent. On a le sentiment vertigineux d’assister à la fin d’une époque, à l’effondrement d’une façade. Derrière les sourires de façade et les discours lisses sur la transparence, cette journée du 26 février a révélé la face sombre d’un système à bout de souffle.
D’un côté, des députés de la majorité présidentielle qui perdent tout contrôle et utilisent la sémantique de la mafia pour terroriser ceux qui cherchent la vérité. De l’autre, des capitaines d’industrie richissimes qui s’estiment exemptés du devoir de rendre des comptes à la Nation. Entre ces deux forces, des rapporteurs comme Charles Alloncle tentent désespérément de maintenir l’édifice républicain debout, réclamant que la lumière soit faite, malgré les intimidations et les pressions psychologiques insupportables.
Ce qui s’est passé dans cette salle n’est pas un banal fait divers politique. C’est une alerte rouge écarlate pour la santé de notre démocratie. Les Français exigent des réponses. La macronie devra s’expliquer sur le comportement de voyou de l’un de ses alliés. Le bureau de l’Assemblée Nationale devra frapper fort et prononcer les sanctions les plus lourdes contre Erwan Balanant pour restaurer l’honneur de l’hémicycle. Quant à Xavier Niel et ses associés de Mediawan, ils ne pourront pas se cacher éternellement derrière le silence de leurs secrétariats.
La convocation par la force publique n’est plus un mythe, c’est désormais une épée de Damoclès qui pèse sur leur tête. L’enquête sur l’audiovisuel public vient de prendre une tournure dramatique, et une chose est sûre : après les menaces et les fuites, la vérité n’a jamais été aussi nécessaire, et son prix n’a jamais semblé aussi élevé. Le compte à rebours est lancé.