Le camion roulait sans relâche, cahotant sur des routes irrégulières, enfermant nos corps serrés les uns contre les autres. L’air devenait irrespirable, saturé de peur, de fatigue et d’un silence lourd, presque irréel, qui nous étouffait lentement toutes.
Personne n’osait poser de questions. Même les plus courageuses gardaient les yeux baissés, comme si croiser le regard d’une autre risquait de briser le fragile contrôle que nous tentions de maintenir face à l’inconnu terrifiant qui nous attendait.

Quand les portes se sont enfin ouvertes, la lumière nous a aveuglées. Des cris en allemand ont immédiatement suivi, secs, violents. On nous a ordonné de descendre. Certaines ont trébuché. D’autres ont été tirées brutalement par les bras.
Le sol sous mes pieds était froid et dur. J’ai levé les yeux pour la première fois et j’ai vu les barbelés, les tours de garde, les silhouettes armées. À cet instant précis, j’ai compris que rien ne serait jamais plus comme avant.
On nous a alignées sans un mot d’explication. Les soldats passaient devant nous, observant, jaugeant, comme s’ils inspectaient du bétail. Aucun nom n’était demandé. Aucun passé ne comptait. Nous étions devenues anonymes, interchangeables, effacées.
Puis vint ce qu’ils appelaient “l’évaluation”. Le mot semblait presque administratif, presque banal. Mais il n’y avait rien de banal dans ce qui suivit. On nous fit entrer dans un bâtiment sombre, froid, où régnait une odeur métallique persistante.
On nous ordonna de nous déshabiller. Certaines hésitèrent une seconde, mais les cris et les coups ne laissèrent aucune place à la résistance. Les vêtements tombèrent au sol comme les dernières traces de notre identité perdue.
Je me souviens du froid sur ma peau, mais surtout des regards. Ceux des gardes, vides, distants, et ceux des autres femmes, remplis de honte et de terreur. Aucun mot n’était nécessaire pour comprendre ce qui se passait.
Ils nous examinaient une par une. Pas comme des médecins. Pas comme des humains. Leurs gestes étaient mécaniques, dénués de toute compassion. Ils notaient quelque chose sur des feuilles, sans jamais nous adresser la parole.

Certaines femmes furent écartées immédiatement. Nous ne savions pas pourquoi. Elles disparaissaient derrière une porte, sans explication, sans retour. Ce mystère était peut-être pire que la réalité elle-même, car il laissait place à toutes les peurs.
Quand mon tour arriva, mes jambes tremblaient si fort que j’avais du mal à rester debout. Je fixais un point invisible devant moi, refusant de croiser leurs regards. Je voulais disparaître, devenir invisible, ne plus exister.
Le rituel dura des heures. Le temps semblait suspendu, étiré à l’infini. Chaque minute était une épreuve, chaque regard une blessure. Nous étions brisées avant même d’avoir compris pleinement ce qui nous arrivait.
À la fin, on nous a attribué des numéros. Pas immédiatement. Seulement après cette première nuit. Comme si, avant cela, nous n’étions même pas dignes d’être enregistrées. Comme si nous n’étions que de la matière brute à trier.
Ce numéro devint mon identité. Il remplaça mon nom, mon histoire, mon existence entière. Éléonore Vassel n’existait plus. Il ne restait qu’une suite de chiffres, répétée, criée, gravée dans ma mémoire à jamais.
La première nuit ne s’arrêta pas là. On nous entassa dans une baraque, sans lits suffisants, sans couvertures. Le froid pénétrait chaque os. Les pleurs étouffés remplissaient l’espace, mêlés à des murmures incompréhensibles.
Certaines priaient. D’autres restaient immobiles, figées dans un silence total. Moi, je fixais le plafond, incapable de fermer les yeux. J’avais peur que, si je m’endormais, je ne me réveille jamais ou pire, que tout continue.
C’est cette nuit-là que j’ai compris le véritable objectif de ce rituel. Ce n’était pas seulement une sélection physique. C’était une destruction psychologique. Ils voulaient nous briser dès le début, nous enlever toute volonté de résister.

Et ils y parvenaient. Car dès le lendemain, quelque chose en nous avait changé. Nous marchions différemment, parlions moins, regardions moins. Comme si une partie de notre humanité avait été arrachée en quelques heures seulement.
Je repense souvent aux visages des femmes dans ce camion. Certaines ont disparu rapidement. D’autres ont tenu plus longtemps. Mais aucune n’est sortie intacte de cette première nuit, de ce rituel silencieux et implacable.
Pendant des années, je n’ai rien dit. Comment expliquer l’indicible ? Comment mettre des mots sur ce qui dépasse toute compréhension ? Même entre survivantes, nous évitions ce sujet, comme un pacte tacite de survie.
Les livres d’histoire parlent des camps, des chiffres, des événements. Mais ils ne racontent pas toujours ces moments précis, ces instants où l’âme humaine est testée jusqu’à ses limites les plus extrêmes.
Aujourd’hui, à quatre-vingt-quatre ans, je ressens le besoin de parler. Non pas pour raviver la douleur, mais pour transmettre une vérité. Une vérité imparfaite, subjective, mais profondément humaine, que le silence ne doit plus étouffer.
Car ce rituel existait. Peut-être sous d’autres formes, dans d’autres lieux. Mais il était réel. Et il a marqué à jamais celles qui l’ont vécu, bien au-delà de la guerre, bien au-delà du temps.
Si je raconte cela aujourd’hui, c’est pour que ces femmes ne soient pas oubliées. Pour que leurs regards, leurs silences, leurs peurs continuent d’exister à travers mes mots, même des décennies après.
Et surtout, pour rappeler que derrière chaque numéro, chaque statistique, il y avait une vie, une histoire, une voix. Une voix qui, malgré tout, trouve encore la force de dire: je me souviens.