Cependant, comme souvent durant l’Occupation, la réalité dépassait largement le cadre bureaucratique des registres. Entre avril et août 1943, derrière ces épais murs et ces étroites fenêtres placées trop haut pour permettre la moindre vue, des pratiques organisées de déshumanisation se déroulaient dans un silence quasi total. C’est dans ce contexte qu’Élise Martilleux, alors âgée de vingt ans, fut arrêtée le 12 avril 1943, à l’aube, dans sa ville natale de San Lite.

Fille d’un forgeron et d’une couturière, elle grandit dans une maison modeste où l’atelier de son père occupait la cour, rythmé par le martèlement régulier de l’enclume. Son père mourut en juin 1940 lors de la retraite française, sur une route encombrée de réfugiés fuyant l’avancée allemande. Dès lors, Élise et sa mère survécurent en cousant des uniformes pour l’administration d’occupation.
Ils acceptèrent ces emplois non par conviction, mais par nécessité, dans un pays sujet aux réquisitions et aux pénuries. Le matin de leur arrestation, trois soldats allemands frappèrent à leur porte avant l’aube. Ils les accusèrent de possession d’une radio clandestine, une accusation courante à l’époque et souvent utilisée pour justifier des arrestations arbitraires.
Aucune preuve n’a été présentée. Dans le climat de suspicion entretenu par les autorités d’occupation, le simple fait de figurer sur une liste suffisait. Elise et sa mère ont été emmenées dans un camion avec d’autres femmes arrêtées le même jour. Elles sont arrivées au bâtiment CompiNg vers 10 h.
Elles furent séparées sans explication. Ce fut la dernière fois qu’Ése vit sa mère. Elle apprit plus tard d’un survivant qu’il était mort du typhus quelques semaines après son internement, une maladie favorisée par la promiscuité et le manque d’hygiène. Ése fut placée dans une salle commune au rez-de-chaussée avec douze jeunes femmes âgées de 18 à 25 ans.
Certains avaient été arrêtés pour distribution de tracts liés à la résistance. D’autres, comme eux, avaient été victimes d’arrestations arbitraires. L’incertitude était le premier pas vers la désorientation. En fin d’après-midi, un officier entra et expliqua, d’un ton détaché et administratif, que le bâtiment servait de base logistique pour les troupes en transit vers le front de l’Est.
Elle employa l’expression « soutien moral » pour désigner la fonction assignée aux détenues. Aucun détail ne fut donné, mais le sens implicite était clair. Toute résistance entraînerait un transfert à Ravensbrook, un camp de concentration pour femmes dont la réputation inspirait déjà la crainte. Cette annonce marqua la fin définitive, pour Elise, de l’illusion que la guerre pourrait l’épargner.
Le lendemain, les convocations commencèrent. Les prisonniers étaient appelés un par un dans une pièce au bout du couloir, désignée comme la pièce numéro 6. Le système reposait sur une organisation mécanique et répétitive. Chaque passage était chronométré avec une précision qui révélait une planification méthodique. Aucun instrument visible ne marquait le temps, mais la régularité des rotations imposait un rythme implacable.
Cette répétition a instauré une forme de conditionnement psychologique. Le corps finit par anticiper sa durée, même lorsque l’esprit tente de se dissocier pour se protéger. És a décrit plus tard cette expérience comme la réduction de l’être humain à une unité de mesure. Les jours s’écoulaient sans distinction nette entre le matin et le soir.
Le bâtiment fonctionnait selon une logique industrielle de rotation et de contrôle. La véritable violence résidait non seulement dans les actes eux-mêmes, mais aussi dans leur caractère organisé et normalisé, intégré à une routine administrative. La tente devenait parfois plus éprouvante que l’événement lui-même, car chaque pas dans le couloir pouvait annoncer un nouvel appel.
Cette tension constante instaurait un climat où la honte et le soulagement alternaient selon que le nom prononcé était le sien ou le nôtre. Élise constata que ce système visait à briser la solidarité naturelle entre les prisonniers, les enfermant dans une logique de survie individualiste. Pourtant, au cœur même de ce mécanisme, des formes de résistance distinctes émergèrent.
Une jeune femme nommée Simone, ancienne étudiante en philosophie à la Sorbonne, animait chaque soir un cercle de contes. Lorsque les gardiens se retiraient, les prisonniers s’asseyaient en silence et évoquaient leur passé. Un paysage d’enfance, une chanson, un livre cher à leur cœur. Ces récits ne changeaient rien à leurs conditions matérielles, mais ils recréaient un espace intérieur préservé.
Simon expliqua que tant qu’elle se souviendrait de leurs identités, elle ne serait pas complètement réduite au rôle que le système voulait leur imposer. Élise parla alors de la forge de son père, du métal chauffé à blanc puis martelé jusqu’à ce qu’il prenne forme. Son père lui avait appris que le fer se plie sous la pression, mais qu’il peut peut-être être reforgé.
Cette image devint pour elle un symbole de survie. Ainsi, dès les premières semaines d’internement au printemps 1943, deux réalités coexistaient dans le bâtiment Compi : d’une part, une organisation bureaucratique conçue pour exploiter les détenus ; d’autre part, un effort silencieux pour préserver l’humanité au cœur même de la déshumanisation.