Ce que les Allemands ont fait aux femmes soviétiques trop faibles pour marcher était terrifiant.

Ce que les Allemands ont fait aux femmes soviétiques trop faibles pour marcher était terrifiant.

Je m’appelle Tatiana Ivanovna Belova. Mon passeport indique que j’ai 94 ans, mais en réalité, ma vie s’est arrêtée à 20 ans. Depuis, je n’ai pas vraiment vécu : j’ai seulement existé, prolongeant le temps que le destin m’accordait. J’ai gardé le silence pendant 74 ans. Je ne l’ai dit ni à mon mari, ni à mes enfants, ni même au prêtre en confession.

Pendant des décennies, j’ai cru que si je taisais cette histoire, elle finirait par mourir. Comme une braise recouverte de cendre. Mais certaines choses ne meurent pas. Elles s’enfoncent dans le corps, dans la mémoire, dans la manière dont on respire la nuit quand tout le monde dort.

Je suis née dans un village près de Smolensk. Avant la guerre, ma vie était simple. Il y avait les champs, les saisons, le pain qu’on faisait maison, et la voix de ma mère qui chantait en étendant le linge. J’étais une fille ordinaire, avec des mains déjà abîmées par le travail, mais un cœur encore intact.

Quand les Allemands sont arrivés, tout s’est effondré d’un seul coup. Les hommes furent emmenés ou tués. Les maisons brûlèrent. Les animaux furent abattus. On nous ordonna de partir. Ceux qui ne pouvaient pas marcher furent laissés derrière. Et ceux qui marchaient, même en boitant, devaient suivre.

J’avais vingt ans. J’étais jeune, mais j’étais déjà fatiguée. Pas seulement physiquement. Fatiguée de voir des cadavres au bord des routes, fatiguée d’entendre des cris, fatiguée de sentir la peur comme une odeur qui colle à la peau. Pourtant, je marchais. Parce que je n’avais pas le droit de tomber.

Nous étions des centaines, peut-être des milliers. Une colonne de femmes, de vieillards et d’enfants, poussée comme du bétail. Les soldats criaient dans une langue que je ne comprenais pas, mais je comprenais les coups. Je comprenais les chiens. Je comprenais le métal des fusils.

Au début, je pensais que le pire, c’était la faim. Nous recevions parfois un morceau de pain noir, parfois rien. Les plus faibles s’effondraient. Les enfants pleuraient jusqu’à ne plus avoir de larmes. Les mères essayaient de les porter, puis finissaient par traîner leurs petits corps sur le sol.

Mais le pire n’était pas la faim.

Le pire, c’était la façon dont certains soldats regardaient les femmes. Comme si nous n’étions plus humaines. Comme si notre douleur était un divertissement, un droit, une récompense. On ne parlait pas. On baissait les yeux. On faisait semblant de ne pas comprendre. On espérait passer inaperçue.

J’ai vu des choses que je n’écrirai pas en détail, parce que même aujourd’hui, mes mains tremblent quand j’y pense. Mais je peux dire ceci : il y avait des femmes trop faibles pour marcher. Des femmes blessées, malades, épuisées. Des femmes qui tombaient sur les genoux comme si leurs os avaient fondu.

Et les Allemands n’aimaient pas que quelqu’un ralentisse la colonne.

Quand une femme tombait, on ne la relevait pas. On la tirait par les cheveux. On la frappait. On lui criait dessus. Et si elle ne pouvait vraiment plus se lever, on la séparait du groupe. Pas toujours pour la tuer immédiatement. Parfois, ils faisaient autre chose d’abord.

Ce “d’abord” est la partie qui m’a volé ma vie.

Un soir, après une marche interminable, on nous a enfermés dans une grange. Nous étions serrés les uns contre les autres, comme des sardines, avec l’odeur de sueur, de sang et de paille humide. J’avais mal partout. J’avais les pieds en feu. Et j’avais peur de dormir.

Parce que la nuit, ils venaient.

Ils choisissaient des femmes. Parfois au hasard. Parfois celles qui étaient trop belles. Parfois celles qui étaient trop faibles pour résister. Et on ne pouvait rien faire. Si une femme criait, on la frappait. Si une autre essayait de l’aider, on la frappait aussi. Alors on apprenait à rester immobile, comme des pierres.

Cette nuit-là, ils m’ont prise.

Je n’avais jamais été avec un homme. J’avais rêvé d’amour, de mariage, de tendresse. Et en quelques minutes, ces rêves ont été piétinés, écrasés, salis. Je ne me souviens pas de tous les visages. Je me souviens seulement de la sensation d’être arrachée à moi-même.

Je me souviens d’avoir regardé le plafond en bois, en me répétant : “Ne meurs pas. Ne meurs pas. Ne meurs pas.” Parce que mourir aurait été trop facile. Et je crois que le destin m’a refusé cette facilité.

Après, je n’ai pas pleuré. Je n’en avais plus la force. J’ai seulement senti un vide immense, comme si mon âme avait quitté mon corps et avait oublié de revenir. Le lendemain, j’ai marché. Comme si rien ne s’était passé. Parce qu’il fallait marcher.

C’est cela, le plus terrifiant : on peut être détruite et continuer à marcher.

Les jours suivants, j’ai vu d’autres femmes disparaître. Certaines revenaient, le regard mort. D’autres ne revenaient jamais. On disait qu’elles avaient été “emmenées”. On ne demandait pas où. Parce que demander, c’était déjà trop.

Celles qui étaient trop faibles pour marcher, celles qui s’évanouissaient, celles qui avaient la fièvre, étaient les plus vulnérables. Elles ne pouvaient pas courir. Elles ne pouvaient pas se cacher. Elles ne pouvaient même pas serrer les dents. Elles étaient offertes à la cruauté comme un morceau de viande.

Et puis un jour, j’ai été libérée. Pas parce que quelqu’un m’a sauvée. Mais parce que l’armée allemande reculait. Ils avaient besoin de fuir plus vite que nous. La colonne s’est dispersée. Certains sont morts sur place. D’autres ont été récupérés par des soldats soviétiques.

Je suis rentrée chez moi, ou plutôt dans ce qu’il restait de chez moi. La maison n’était plus qu’un squelette noir. Ma mère avait disparu. Mon père était mort. Et moi, j’étais vivante, mais je ne savais plus ce que ce mot signifiait.

Après la guerre, j’ai rencontré un homme. Il était bon. Il voulait m’épouser. Il voulait une famille. Et j’ai dit oui, parce que je croyais que c’était la seule façon de redevenir normale. Mais on ne redevient pas normale après certaines choses.

J’ai appris à sourire. J’ai appris à cuisiner. J’ai appris à tenir mes enfants dans mes bras sans trembler. Mais la nuit, je revoyais la grange. Je revoyais les bottes. Je revoyais le plafond. Et je sentais cette honte, cette saleté invisible.

Le pire, c’est que je n’ai jamais su à qui appartenait la honte.

On m’a souvent dit : “Tu as survécu, tu devrais être reconnaissante.” Oui, j’ai survécu. Mais survivre n’est pas vivre. Survivre, c’est apprendre à respirer avec une pierre dans la poitrine.

J’ai gardé le silence pendant 74 ans parce que je ne voulais pas que mes enfants portent ce poids. Je ne voulais pas que mon mari me regarde autrement. Je ne voulais pas que le monde me résume à ce qui m’est arrivé. Et surtout, je ne voulais pas revivre cette nuit en la racontant.

Mais aujourd’hui, je suis vieille. Très vieille. Et je sens que la fin approche. Alors je parle. Pas pour obtenir de la pitié. Pas pour raviver la haine. Je parle parce que les morts ne peuvent plus parler, et que quelqu’un doit le faire.

Ce que les Allemands ont fait aux femmes soviétiques trop faibles pour marcher était terrifiant. Pas seulement parce que c’était cruel. Mais parce que c’était méthodique. Parce que c’était banal. Parce que c’était fait comme si c’était normal.

Et si je raconte aujourd’hui, c’est pour une seule raison : que personne n’ose jamais dire que nous exagérons, que nous inventons, que nous oublions. Parce que moi, je n’ai jamais oublié. J’ai seulement appris à me taire.

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