« Je ne peux toujours pas m’asseoir » – Ce que les médecins allemands m’ont fait au camp à l’âge de 18 ans

Je m’appelle Madeleine, et pendant longtemps je n’ai pas prononcé mon nom à voix haute. Il me semblait appartenir à une autre personne, à une jeune fille laissée derrière les barbelés d’un camp dont l’ombre ne m’a jamais quittée. J’avais dix-huit ans lorsque j’y suis arrivée, maigre, effrayée, mais encore convaincue que le monde extérieur finirait par me retrouver.
Le camp était entouré de silence et de fumée. On nous avait entassées dans des wagons, puis alignées sous les cris et les ordres aboyés en allemand. Je ne comprenais pas tout, mais je comprenais l’essentiel : nous n’étions plus considérées comme des êtres humains. Nous étions devenues des numéros, des corps interchangeables dans une mécanique froide.
Au début, je pensais que le pire serait la faim. La faim vous creuse, vous affaiblit, vous rend étourdie. Mais on s’y habitue presque. Ce à quoi on ne s’habitue jamais, c’est à l’humiliation constante, aux regards qui vous traversent comme si vous n’existiez pas, aux décisions prises sur votre corps sans que votre voix n’ait la moindre importance.
Un matin, mon numéro fut appelé. On me conduisit vers une baraque différente, plus propre, presque ordonnée. À l’intérieur, il y avait des hommes en blouse blanche. Ils parlaient calmement entre eux, comme dans un hôpital ordinaire. Cette normalité apparente était plus terrifiante que les cris des gardiens.
On m’expliqua à peine ce qui allait se passer. On me fit allonger sur une table métallique. Je me souviens de la froideur du métal contre ma peau et de la lumière trop vive au-dessus de moi. Je me souviens d’avoir voulu poser des questions, mais aucun mot ne sortait. J’étais paralysée par la peur.
Les jours qui suivirent sont flous. Je sais seulement que la douleur est devenue ma compagne constante. Une douleur profonde, persistante, qui me donnait l’impression que mon propre corps m’avait trahie. On me renvoya au travail presque aussitôt, comme si rien ne s’était produit.
Je ne pouvais plus m’asseoir sans ressentir une brûlure insoutenable. Chaque mouvement me rappelait ce qui m’avait été fait. Mais dans le camp, la souffrance n’était jamais une excuse. Il fallait continuer, marcher, porter, creuser. S’arrêter signifiait attirer l’attention, et l’attention pouvait coûter la vie.
Autour de moi, d’autres jeunes femmes revenaient aussi de cette baraque silencieuse. Nous échangions des regards lourds de compréhension. Personne n’osait parler ouvertement, mais nous savions. Nos corps portaient les mêmes traces invisibles, les mêmes douleurs que nous apprenions à cacher.
Ce qui me hante le plus aujourd’hui, ce n’est pas seulement la souffrance physique. C’est le sentiment d’avoir été réduite à un objet d’expérimentation, à un simple matériau entre des mains prétendument savantes. Ces hommes se disaient médecins. Ils utilisaient des termes scientifiques. Ils prenaient des notes. Pourtant, il n’y avait rien de médical dans leur regard.
À dix-huit ans, on rêve d’amour, d’avenir, d’enfants peut-être. Moi, je rêvais seulement de survivre jusqu’au lendemain. Je me répétais intérieurement le prénom de ma mère, celui de ma petite sœur. Je voulais me souvenir que j’avais été aimée, que j’avais eu une vie avant ce lieu.
Lorsque le camp fut finalement libéré, je pesais à peine quarante kilos. Les soldats qui sont entrés avaient l’air choqué, mais je n’ai ressenti ni joie ni soulagement immédiat. J’étais vide. La liberté ne s’imprime pas instantanément dans un corps qui a appris à vivre dans la peur.
Les années ont passé, mais certaines choses ne s’effacent pas. Je ne peux toujours pas m’asseoir longtemps sans ressentir cette douleur sourde. Les médecins d’après-guerre ont parlé de séquelles, de lésions irréversibles. Ils ont utilisé des mots techniques, plus doux que ceux que j’avais entendus au camp, mais le résultat restait le même : mon corps ne serait plus jamais comme avant.
Il y a aussi les blessures invisibles. Les nuits où je me réveille en sursaut, persuadée d’entendre encore des pas dans le couloir. Les moments où une odeur d’antiseptique me ramène brutalement à cette table métallique. La mémoire du corps est tenace.
Pendant longtemps, je me suis tue. La honte s’était mêlée à la douleur. Comment expliquer ce qui m’avait été fait sans revivre chaque détail ? Comment faire comprendre l’inhumanité derrière les gestes cliniques ? Puis j’ai compris que le silence protégeait davantage les bourreaux que les victimes.

Alors j’ai commencé à parler. Pas pour raviver la haine, mais pour rappeler que derrière chaque chiffre, chaque statistique, il y avait une jeune fille de dix-huit ans qui voulait simplement vivre. Témoigner est devenu une manière de reprendre possession de mon histoire.
Je ne peux toujours pas m’asseoir comme avant. Mais je peux me tenir debout et raconter. Je peux dire que ce qui s’est passé ne doit jamais être minimisé, ni oublié. Les cicatrices que je porte sont la preuve que la science, lorsqu’elle se coupe de l’éthique et de l’humanité, peut devenir une arme.
Aujourd’hui, lorsque je rencontre des jeunes de dix-huit ans, je vois dans leurs yeux la même innocence que j’avais autrefois. Je leur parle de vigilance, de dignité, de courage. Je leur dis que la barbarie commence souvent par la déshumanisation.
Mon corps reste marqué, mais ma voix m’appartient à nouveau. Et tant que je pourrai parler, je continuerai à témoigner pour celle que j’étais — cette jeune fille qui, malgré la douleur et la peur, n’a jamais cessé d’espérer revoir un jour la lumière.