J’avais seize ans lorsque j’ai compris qu’il existait quelque chose de pire que la mort. Aujourd’hui, à soixante-dix-huit ans, assise devant une caméra dans une petite maison près de Dijon, je me demande encore pourquoi j’ai gardé le silence si longtemps. Peut-être parce que certaines vérités semblent trop monstrueuses pour être réellement racontées publiquement aux autres.

Je m’appelle Jeanne Lemoine. Pendant soixante-deux années, je n’ai jamais parlé de ce qui s’est passé durant l’Occupation allemande. Non par manque de courage, mais parce que je savais exactement ce que les gens penseraient. Ils auraient cru à des inventions, à des souvenirs déformés ou à une vieille femme devenue incapable de distinguer réalité et cauchemars.
Pourtant, tout cela est arrivé. Je me souviens encore parfaitement du matin d’octobre 1943 où deux soldats allemands se présentèrent devant notre maison près de Beaune, en Bourgogne. Ils ne crièrent pas, ne cassèrent rien. Ils me demandèrent simplement de les suivre pour ce qu’ils appelaient un “contrôle administratif” temporaire effectué par les autorités militaires d’occupation présentes dans la région.
Ma mère comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas. Je revois encore ses mains trembler lorsqu’elle serra les miennes avant mon départ. Pourtant, elle ne pleura pas devant les soldats. Pas une seule larme. Seulement ce regard rempli d’une peur immense que je ne comprenais pas encore complètement à cet instant précis extrêmement silencieux devant notre porte ce matin-là.
Je ne revis jamais ma mère. Pendant longtemps, j’ai essayé d’imaginer qu’elle était encore vivante quelque part après la guerre. Mais les années passèrent, puis les décennies, et finalement il ne resta plus que le souvenir de son visage figé devant les soldats allemands venus me chercher sans aucune explication réellement claire concernant mon arrestation soudaine et brutale cette journée d’automne.
Le camp où l’on m’emmena n’apparaît sur aucune carte officielle de l’époque. J’ai vérifié plus tard, lorsque j’eus finalement le courage de chercher des réponses après la guerre. Ni les archives françaises ni les documents allemands récupérés après 1945 ne mentionnaient officiellement cet endroit perdu au milieu des campagnes bourguignonnes près de Dijon profondément isolées alors.
Pourtant, il existait bel et bien. Caché derrière une ancienne propriété viticole réquisitionnée par les Allemands en 1942, le camp était entouré de barrières épaisses, de fils métalliques et de projecteurs allumés toute la nuit. Les baraques de bois construites derrière le domaine donnaient à l’endroit une apparence irréelle, presque cauchemardesque sous les lumières froides constamment présentes.
À mon arrivée, je compris immédiatement que ce lieu n’était pas un camp ordinaire. Nous étions principalement de jeunes Françaises, certaines à peine plus âgées que moi. Il y avait aussi quelques prisonniers français plus âgés, des résistants présumés et plusieurs hommes arrêtés sans véritable explication. Aucun de nous ne comprenait réellement pourquoi nous étions détenus précisément dans cet endroit secret complètement isolé.
Les gardes allemands se comportaient de manière étrange comparée aux récits habituels circulant sur l’Occupation. Certains étaient brutaux, évidemment. Mais d’autres semblaient développer une obsession presque maladive envers certains prisonniers français. Ils nous observaient constamment, cherchaient conversations inutiles et tentaient parfois maladroitement de se montrer gentils malgré l’horreur évidente de notre captivité forcée permanente quotidienne là-bas.
Je me souviens particulièrement d’un jeune soldat allemand nommé Friedrich. Il devait avoir peut-être vingt-deux ans. Contrairement aux autres, il semblait profondément mal à l’aise avec ce qui se passait dans le camp. Lorsqu’il distribuait nourriture ou couvertures, il évitait toujours de croiser le regard des officiers supérieurs surveillant constamment chacun de ses gestes quotidiennement dans cet environnement oppressant.
Un soir particulièrement froid de novembre, Friedrich me glissa discrètement un morceau de pain supplémentaire pendant la distribution du repas. C’était extrêmement dangereux pour lui comme pour moi. Dans ce camp, chaque geste de compassion pouvait entraîner punition immédiate. Pourtant, il continua progressivement à m’aider discrètement malgré les risques évidents entourant ce comportement interdit strictement par la discipline militaire allemande.
Avec le temps, je compris quelque chose d’encore plus troublant. Certains soldats allemands développaient de véritables sentiments amoureux envers des prisonniers français détenus dans le camp. Cela semblait complètement absurde dans cet univers de violence et de domination, mais c’était pourtant réel. Ces relations impossibles créaient une atmosphère psychologiquement terrifiante et profondément dérangeante pour tous les détenus présents quotidiennement ensemble.
Les prisonniers restaient traités comme des objets. Nous n’avions aucun contrôle sur nos vies, nos déplacements ou nos décisions. Pourtant, certains gardes semblaient oublier progressivement leur propre rôle dans ce système monstrueux. Ils devenaient jaloux, possessifs et émotionnellement instables envers les détenus auxquels ils s’attachaient dangereusement malgré l’horreur permanente du contexte de guerre entourant entièrement le camp secret bourguignon.
Je me souviens d’une jeune femme nommée Lucette qui attira l’attention d’un officier allemand beaucoup plus âgé qu’elle. Au début, il lui apportait discrètement vêtements chauds et nourriture supplémentaire. Mais rapidement, cette étrange obsession se transforma en quelque chose de beaucoup plus inquiétant. L’officier exigeait constamment sa présence et devenait extrêmement violent lorsqu’elle tentait de lui résister ouvertement ou discrètement parfois.
Ce mélange de domination, de peur et de sentiments déformés créait une confusion psychologique insupportable dans le camp. Certains prisonniers développaient eux-mêmes des attachements compliqués envers certains gardes simplement parce qu’ils représentaient parfois la seule source de nourriture, protection ou survie dans cet univers profondément déshumanisant et constamment contrôlé par les autorités militaires allemandes extrêmement rigides présentes alors partout autour.
Friedrich, lui, semblait sombrer progressivement dans un conflit intérieur impossible à résoudre. Un soir, pendant une garde nocturne, il me murmura qu’il ne supportait plus ce qu’il voyait quotidiennement dans le camp. Ses mains tremblaient légèrement lorsqu’il parlait. Pour la première fois, je réalisai que certains soldats eux-mêmes semblaient prisonniers d’un système monstrueux qu’ils n’osaient plus remettre en question ouvertement.
Mais toute illusion de sécurité disparut brutalement en janvier 1944. Un prisonnier tenta de s’échapper pendant une tempête de neige particulièrement violente. Il fut retrouvé quelques heures plus tard dans les bois entourant la propriété. Après cet incident, les officiers allemands devinrent beaucoup plus paranoïaques et agressifs envers tous les détenus sans exception dans le camp entièrement verrouillé désormais constamment surveillé jour et nuit.
Les interrogatoires commencèrent alors à devenir plus fréquents et beaucoup plus brutaux. Certains prisonniers disparaissaient pendant plusieurs jours avant de revenir méconnaissables physiquement et psychologiquement. D’autres ne revenaient jamais. Pourtant, malgré cette terreur permanente, certains gardes continuaient à manifester des comportements émotionnellement incompréhensibles envers plusieurs détenus français présents dans le camp clandestin caché profondément dans la campagne bourguignonne.
Un soir, Friedrich m’avoua quelque chose que je n’ai jamais oublié. Il me dit qu’avant la guerre, il voulait devenir musicien à Hambourg. Puis il ajouta doucement : “Nous étions censés protéger l’Allemagne, pas devenir cela.” C’était la première fois que j’entendais un soldat allemand exprimer publiquement une forme de honte concernant ce qu’il participait à faire quotidiennement.
Quelques semaines plus tard, Friedrich disparut brusquement du camp. Personne ne nous expliqua ce qui lui était arrivé. Certains prisonniers pensaient qu’il avait été transféré ailleurs. D’autres murmuraient qu’il avait été arrêté après avoir aidé secrètement plusieurs détenus français. Je n’ai jamais appris la vérité concernant sa disparition soudaine pendant les derniers mois extrêmement chaotiques de l’Occupation allemande en Bourgogne.
Je fus finalement libérée en septembre 1944 lorsque les forces allemandes commencèrent à abandonner précipitamment plusieurs positions dans la région. Le camp fut évacué dans un chaos total. Lorsque des soldats français arrivèrent finalement sur place, plusieurs bâtiments brûlaient déjà. Beaucoup de documents avaient disparu et certaines baraques avaient été volontairement détruites avant leur arrivée officielle dans cette propriété secrète désormais abandonnée totalement.
Pendant des décennies, je gardai le silence parce que cette histoire semblait impossible à expliquer correctement. Comment raconter que dans l’un des endroits les plus terrifiants de mon existence, certains bourreaux développaient aussi des sentiments humains déformés envers ceux qu’ils emprisonnaient? Cette contradiction me hanta toute ma vie bien après la fin officielle de la guerre mondiale en Europe.
Aujourd’hui, je parle enfin parce qu’il ne reste presque plus personne pour raconter ce qui s’est réellement passé dans ces lieux oubliés de l’Histoire. Les guerres détruisent bien plus que des villes ou des vies. Elles détruisent aussi les frontières morales entre humanité, cruauté, amour et possession jusqu’à créer des réalités que même les survivants peinent ensuite à comprendre véritablement complètement.